La plupart du temps, et ceci sans intention particulière, si ce n’est de se rendre lisible en toute efficacité aux autres, puisque là est le but recherché, la personne comble tous les vides, les creux, le temps perdu, les égarements, détours et erreurs.

Ceci ne me semble pas très écologique. Les jachères, les suspensions, les moments dépression, de décomposition des parties les plus assurées de soi-même… Le temps que cela prend pour se retrouver sans l’avoir décidé ni maîtrisé, un peu inattendu à soi-même, où tout cela passe-t-il ?

Artistes, penseurs, travailleurs, nous serions donc sans cesse et toujours dans la production. Exerçant tout naturellement et sans coercition aucune, une surproduction sur une ligne de produits que personne n’attend…..

Premier texte écrit, aussitôt publié (Nicolas de Staël : l'éternité dans l'actuel), Jean Piel, directeur de la revue Critique des éditions de Minuit me reçoit chez lui, comme il le fait parfois quand il pense tomber sur quelqu’un qui sort des sentiers battus… par les universitaires. Besoin de gens comme moi, dit-il. Qui s’appuie sur de la passion, des affects… J’ai viré casaque, évidemment. Je le regrette pour lui, pour les rencontres avec lui, qui auraient eu lieu, car c’était un homme élégant – de toutes les façons. Mais je ne regrette pas ce retrait, ce désengagement dans la poursuite de la réussite à tout prix.
Je ne savais pas alors ce que je cherchais, mais la réussite ne pouvait en aucun cas tenir lieu d’ersatz. J’avais besoin de chercher…

En ce qui concerne la quantité de choses accomplies, il y en a tant, que je n’en ai aucun souvenir, passionnantes au moment d’être accomplies et aussi vite oubliées, mais de cette  sorte d’oubli qui nourrit l’éther des songes.

Une série de personnages qui m’ont entraîné sur la bonne voie (Klossowski, Paul Rozemberg, Gilles Deleuze, Michel Cambrai,  Pierre Benoit, Claude Dityvon…) jusqu’à ce que, ayant usé tous les modes d’expression qui m’attiraient, je découvre enfin celui à ma convenance : ce qui me permet le mieux de placer le déchet, le reste, les seconds rôles, le négatif, le mourrant, l’épuisé et le fatigué, au centre de la figure. Quand Albert Cohen envoie Belle du Seigneur, on lui demande de retirer Les valeureux – ce qu’il fait. Ce à quoi je ne veux pas me résoudre, retirer l’objet (a), celui qui fait tâche, qui encombre, qui gâche la beauté pure. Et d’ailleurs, sans doute est-ce le seul onglet juif que je m’autorise, j’écris au monde entier : le monde me paraît trop grand, dans sa beauté et son drame, pour être réduit à ne parler qu’à papa, maman, la famille, les amis, le parti, les collègues. J’ai besoin de sentir le vivant qui passe dans la grande chaîne des humains. J’écris, à toute sorte de gens, qui me répondent : Mitterand, Badiou, Garouste, Jospin, Anne-Lise Stern, Sibony, Milner, Zarka, la fleuriste du coin, la grosse voisine à la campagne…)

En politique, inscrite ( temporairement) sur une liste des Verts, avec pour profession de foi : défendre le temps mort, la jachère, l’ennui et la dépression comme temps essentiel à la construction d’objets authentiques non nuisibles. Et professionnellement comme psychanalyste : aider à saper la complaisance à la  normopathie. 

Peu osent faire confiance, sans manières, à ce qui est imprévu, inattendu, non maîtrisable. Peur de l’obscurantisme, de l’irrationnel. Tout cela est affaire de posture psychologique et m’intéresse très peu.  Sur le terrain biologique, il y a des mécanismes prévisibles et répétitifs, et d’autres qu’on ne peut produire.  Ceux-là permettent à l’individu de s’inventer au fur et à mesure des modifications du milieu et des demandes.
Une jeune femme interrogeant des « anciens »  de 68 avait du mal à comprendre comment à cette époque, les gens étaient au courant de ce qui se passait !!!. Pas de radio, ni TV ( une seule chaine sans info réelle) pas de phone, de mobile, d’ordi)… Son étonnement m’a permis de comprendre que dans la grande chaîne du Vivant, l’information  passe rarement par les véhicules qui lui sont attribuées. Encore faut-il avoir l’écoutille ouverte, pour ces sons et bruits, langue sans mots qui permet aux gestes et savoirs faire humain de se croiser hors sémantique.

J’ai usé les mots, trituré les sens, tout ça n’allait pas assez vite : pour comprendre il faut être dans un état particulier et je n’ai pas la patience d’attendre que mes écrits soient lisibles. D’autant plus que, comme pour 68, ce qui permet à un événement, un nouveau sens, un nouveau monde d’arriver, est toujours inattendu….Alors je suis passée à la photo : en elle se mélange vitesse et lenteur, mystère et compréhension instantanée…

Je connais maintenant mon « objet » et je le laisserais me conduire où il voudra…

YOLANDE FINKELSZTAJN

y.finkelsztajn : Beckett/photo